Textes

English translation below.

Tanel Veenre, 2012

Dans le monde crée par Kaia il y a de l’air, cette substance tellement importante pour les réflexions. Peut-être à cause de son origine estonienne, du vide achromatique de l’obscurité nordique et des hivers souvent semblant sans fin ? Ou bien cet espace résulte-t-il des études de philosophie de Kaia : c’est un savoir de distiller ses pensées, en les libérant de tout ce qui est superflu jusqu’à ce qu’elles perdent leurs formes reconnaissables et deviennent un état. Car n’importe quelle figuration excessive, même la plus abstraite, semble opprimer ce monde. Il ne reste qu’une geste vague, un soupir à peine perceptible.

Dans l’œuvre de Kaia Kiik, la liberté a trop de nuances pour qu’on puisse les capturer en mots… Mais ces tableaux capturent le spectateur. En pénétrant dans un tableau, chaque brin égaré sur la toile devient important, car on l’aggrandit mille fois par la lentille de l’âme humaine. Le paysage qui s’ouvre devant les yeux est principalement mat et poussiéreux, engendrant le sentiment que tout ceci (poussière cosmique ? poussière urbaine ?) est tombé sur le tableau et s’y est déposé en un terrain dense pendant des milliers d’années. Ce qui est fascinant, c’est justement cette organicité suprême – comme si ces tableaux n’étaient pas créés par une main humaine mais par le temps et l’espace.

Le spectateur devient un archéologue qui suit des traces d’une civilisation perdue sous des couches de mémoire, des strates.

Alain Kleinmann, 2012

Après l’omniprésence des écoles américaines sur la scène picturale dans la deuxième partie du XXème siècle, la question à cette aube du XXIème siècle est: « d’où peut venir la relève? » Une partie de la réponse me semble apparaître dans ce formidable réservoir que représentent les territoires de l’ex-Union Soviétique depuis leur réouverture à l’Occident. Le choc culturel de cet empire qui conservait de véritables Académies de Beaux-Arts (restant en relation avec l’Histoire de la peinture) et de la liberté (mais quelques fois la légèreté ou l’inconsistance) des formes américaines semble ouvrir cette nouvelle perspective.

Kaia Kiik, née en Estonie, émigrée en France, puis aux États-Unis et enfin revenue en France est sûrement l’un des exemples réussis de cette trajectoire. Tout dans son travail actuel dénote une qualité picturale impressionnante avec des matières complexes qu’elle a peaufiné au cours des années en les enrichissant des matériaux les plus inattendus (farine, riz, maïs, gros sel, litière de chat, thé vert, terre, sable, colle à carrelage, résine…). Mais dans sa sobriété abstraite ses toiles ne sont jamais baroques ni hasardeuses. Chacun des matériaux qui forment son vocabulaire semble nécessaire à l’oeuvre. En particulier dans son dernier travail autour des strates, toutes ces matières mêlées de manière savante et délicate, nous réapparaissent comme une sorte de mémoire de réalités déjà rencontrées mais inexprimées jusque là, démontrant ainsi que toute leur efficacité et leur légitimité. On est alors transporté dans une subtile diagonale entre un sentiment abstrait et figuratif. Les espaces, les formes, les matières respirent des plus exaltantes libertés de construction et pourtant, cela reste toujours convaincant et beau comme des fragments de matières de Rembrandt…

L’art abstrait a souvent été synonyme de pauvreté de sens et de simplicité visuelle. Cette façon au contraire de concevoir une abstraction dense et si bien minéralisée dans son support, ne nous ôte rien des plus profonds sentiments picturaux de l’Histoire des formes. Elle ne les rend peut-être que plus mystérieux encore…

Éclabousser le regard de temps

Jean-Pascal Février, mai 2010.

La modernité s’est montrée hésitante entre une conception séculaire de la représentation et une envie immédiate de la présentation. À cela nombre d’artistes du XX e siècle ont opté pour l’action comme expérience sensible et plastique en renonçant par là même à la distanciation que suppose la nature même de l’image.

Kaïa Kiik est une jeune artiste qui, il y a quelques années de cela, n’a pas hésité à étaler le problème sur la toile, de telle sorte que l’objet toujours chargé d’histoires et d’affects s’enlise d’une matière-peinture indifférente, aux raisons de son étrange présence dans un espace traditionnellement réservé à l’évocation. Ainsi, l’objet coexiste dans les espaces biographiques qu’organise K. Elle demande à son entourage d’alors de se délester d’objets significatifs, de les perdre physiquement pour les recouvrer symboliquement, dans le cadre d’un hors temps de la peinture.

Il y a trois ans maintenant que cette approche duplice de la présentation et de la représentation de l’objet s’exerce par sa survivance, le fossile, l’empreinte. C’est à cette même époque, en 2008, que K. se dotera des moyens de la radicalité pour suivre son expérience. C’est alors qu’elle répètera de façon récurrente, « je travaille avec la matière », c’est-à-dire, avec tous matériaux, dès lors qu’ils ont la blancheur comme dénomination commune. La blancheur, et la bande grise qui souligne l’épaisseur du tableau, seront les deux données plastiques à partir desquelles K. se livrera à une archéologie non plus tant de l’objet, mais de la peinture.

C’est en la regardant travailler que j’ai compris que la succession d’actions visant à ensevelir l’objet avait en fait nulle autre visée que celle de creuser et de désemplir l’espace en quête d’une trouvaille étonnamment bien plus immatérielle. Le fait d’apposer un gris coloré bien particulier sur la tranche des tableaux est un indice chromatique pour comprendre que sous la blancheur des matériaux, ce sont des éclats de couleurs que K. entend faire émerger. La circonscription grise nous indique l’épaisseur de la toile éprouvée et la croûte blanchâtre devient la condition des résurgences lumineuses ; c’est la matière qui ne désire plus rien d’autre qu’une couleur résiduelle, désencombrée de l’objet partagé entre sa présence et sa représentation.

Quand j’ai rencontré Kaïa Kiik, nous avions conversé à propos d’une esthétique formaliste, proche de ces écoles américaines et du critique d’art Clément Greenberg. Aujourd’hui, c’est avec curiosité que je regarde ces dernières peintures qui montrent le temps de faire et celui de voir simultanément, débarrassées partiellement de l’affect du monde, laissant entrevoir tantôt une lueur, tantôt de la couleur.


Tanel Veenre, 2012

In the world created by Kaia, there is air – a substance that is so important to thinking. Is it because of her Estonian origin, of the colorless emptiness of the Nordic light and the endless Winters ? Or does trhe senses of space come from Kaia’s studies in philosophy ? She has the gift of freeing thoughts from everything unessential, of liberating them from their recognizable shapes so that they become a state. Because every representation that is in excess, even in abstraction, seems to oppress the world. In Kaia’s works, only a vague gesture, a hardly perceptible sigh remain.

In her works, freedom is explored in so many hues that word can not capture them all. But the paintings capture the spectator. When you enter one of her paintings, every leave of grass caught in the canvas becomes important, enlarged as it is through a human soul resonating with it.

The landscape that undolds under our eyes is dusty and mat, and gives the impression it has fallend on the canvas for thouthands of years – cosmic dust ? Urban decay ? What is fascinating is precisely this absolute organic character, as if the art was not made by a human hand, but by time and space.

The specator becomes an archeologist, following the traces of a lost civilization under strataes of memory.

Alain Kleinmann, 2012

After the domination of the American school in painting in the second half of the Xxth century, the beginning of the XXIst century has been wondering where the new art scenes would come from. I believe that part of the answer lies in the untapped and formibable artistic resources of the former Sovietic Union, countries that recently embraced the Western way of life while never abandonning their Fine Art Academies – that maintained the connection with the history of painting.

The cultural shock of this tradition meeting the freedom of American art seems to have opened new presepctives. Kaia Kiik, born in Estonia, emigrated in France, and who has lived in the United-States, is certainly one of the successful exemples of such a trajectory. All her recent work demonstrates an impressive pictural quality, and a rich and complex matter made from the most unexpected sources (flour, rice, corn, cat rubble, green tea, earth, sand, glue, resin,…). But the bastract simplicity of her canvases is never chaotic or random. Each of the material that she uses seems necessary to the work. Her last series in particular, where she has added the notion of strataes, delicately and expertely piles matters until they seem like the memories of realities one would have already encountered, but never in this explicit form. Here lies their efficiency and legitimacy. One is transported in a zone that lies between abstraction and figuration. Space, forms, matters breathe with the absotlute freedom of abstract structure but they are beautiful and moving like the fragments of matter in Rembrandt.

Abstract art has often been synonymous with poverty of meaning and visual simplicity. On the contrary, Kaia Kiik’s dense abstraction, frozen in mineral sedimentation, does not deprive us of the depth of feelings that the history of art has offered to humanity. It only makes them more mysterious.

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